Dare-Dare


Montréal hurle la venue du soir.

La ville nomade éclate sur la nuit longue, dans la foule criante qui nous emporte.

Dérive le faisceau des paillettes.

À travers le tournis, tu m'appelles, porté par le flot.

Jamais nous nous reverrons.

Il n'y aura que le débordement, le mouvement, toi et moi coeur battant.

À contre-courant, les signaux invisibles murmurent notre rencontre.

Langue contre mienne, tu me parles d'envolée, de voyages urbains.

Camper sur la place pour une vie meilleure, pour la transformation.

Oser l'ailleurs des possibles, nous sommes le festival, l'euphorie de la révolution.

Le jour de la cagoule


Le jour de la cagoule ou
les mésaventures de Léonard Thomas


Dehors, un matin urbain soufflait dans les avenues désertes de la mégapole. Le ciel rose et la brume pesaient sur la cité. Des arbres nus abritaient les pigeons vétérans qui résistaient à l'hiver glacé. Au loin, les édifices immenses se perdaient dans la purée de pois de laurore. Trop mince et trop longue, la petite maison de monsieur Thomas détonnait sur l'horizon.

* * *

En se réveillant une heure trop tard, le fonctionnaire avait pressé le pas pour accomplir sa routine quotidienne. Le café bousculé, dilué et trop chaud. La douche brève et glaciale et le déjeuner englouti sur le coin du comptoir. L'ordre qui régnait dans la vie de Léonard venait d'être chamboulé. Malgré son empressement, il consentit à shabiller avec goût en choisissant une cravate assortie à sa chemise ainsi que des boutons de manchette dans les mêmes tons. Il préconisait les teintes de gris ce qui s'harmonisait avec sa personnalité conventionnelle et rangée. Cette couleur lui allait bien et lui donnait un air sérieux. Il aimait.
Par ailleurs, il lui arrivait parfois de soffrir un complet rayé, mais n'osait que très rarement le porter au travail pour ne pas être remarqué. Léonard avait un faible pour les souliers bruns. C’était son dada, son fétiche, son fantasme. Il les avait toutes: les chaussures en suède, en cuir brossé, en cuir poli, en cuir souple, en crocodile, en serpent, en velours, en lézard, en autruche. Des mocassins, avec ou sans lacet, avec ou sans couture. Des loafers, des bottines, des élégantes, des prestigieuses et des confortables. Il les collectionnait et en prenait grand soin. Tous les jours, il les cirait et les frottait en rentrant du boulot comme si sa vie en dépendait.
Avant de mettre le pied dehors, l'homme contempla sa solitude. Elle était lourde, plus qu'à l'habitude. Il remarqua un chapeau rouge déposé au centre de sa table de cuisine. Cétait en quelque sorte le début de la fin. D'abord, monsieur Thomas se sentit intrigué. « Mais enfin ! » s'exclama-t-il haut et fort. Qu'est-ce que ce chapeau pouvait bien foutre chez lui? Pourtant, il n'avait pas reçu d'invités la veille et n'avait jamais eu de pareil couvre-chef. Étrange. Quel genre de mauvais tour lui avait-on joué? Vraiment, il ne voyait pas qui avait eu une telle audace à son égard. Quelle insolence!
C'est que cet homme n'avait pas d'ami, pas d'enfant, pas de femme ni de maîtresse, pas d'intérêt pour les relations interpersonnelles qu'il trouvait ennuyeuses et pénibles. Il était seul au monde, bien rangé et cet intrus sur sa table immaculée, le dérangeait au plus haut point.
Il avait fallu qu'on entre par une porte ou une fenêtre pour déposer ce monstre au centre de la pièce maîtresse de sa demeure. Or, il n'y avait aucune marque d'intrusion, aucune faille, aucun désordre. Pas la moindre trace d'un envahisseur. Abandonnant l'idée d'arriver à l'heure à la grande et prestigieuse société où il travaillait, il s'assit sur une chaise pour mieux réfléchir. Avait-il des opposants? Connaissait-il des truands capables dun tel acte de vandalisme? Puisqu'il n'avait aucun ami, le coup avait sûrement été l'œuvre d'un ennemi. Ça semblait logique, implacable. Un principe de déduction tout à fait rationnel. Or il avait beau chercher, il ne se trouvait guère d'adversaire. Personne. Il n'occupait pas un poste convoité au travail; il était neutre et rarement se mêlait-il de telle ou telle question qui soulevait les passions. Il aimait la pétanque, les geais bleus, les choux de Bruxelles, il avait tous ses points sur son permis de conduire et était membre de deux clubs de golf privés. Il donnait, de façon bisannuelle, de largent à des organismes caritatifs pour venir en aide aux plus démunis. Qui diable pouvait le détester autant et l'inonder de la présence outrancière de ce gêneur? Parce que oui, ce chapeau était sans précédent. Le rouge flamboyant appelait le chaos et l'anarchie. C'en était trop.
Il devait attraper le taureau par les cornes et confronter la bête qui le narguait. Établir un plan pour se départir de ce trouble-fête. Il n'éprouverait aucune pitié et mettrait fin à cette supercherie. À mort l’inconnu!
Il décela une force qui émanait du tromblon. Malgré ses résolutions guerrières et ses intentions les plus ignobles envers l’étranger, Léonard resta figé. Il entra peu à peu en communion avec le quidam. Il se sentit aspiré par l’énergie que diffusait l'objet.
Aucune catastrophe naurait pu détourner son attention de ce mystère doccasion. Des bombes auraient pu pleuvoir, un séisme détruire sa petite maison, rien naurait su interrompre la transe dans laquelle il était plongé. Cest malgré lui qu’il ôta frénétiquement ses habits. Il devait se débarrasser à tout prix des artifices, faire le vide. Finalement libéré, il resta immobile devant la pureté de l'artéfact. Le soleil emplit la pièce : un rayon divin. La blancheur de sa peau faisait contraste avec la rougeur splendide de la bête. Des fils dorés et torsadés ornaient la silhouette du feutre. « Cest un sacré beau spécimen », se dit-il. Il avait raison.
Il se tint nu devant la glace, le sourire aux lèvres, les yeux braqués sur lélégance quil avait avec ce chapeau sur la tête. Quelle classe, quelle distinction! Son opinion envers le nouveau venu changea brusquement. Grâce à lui, il serait sans doute invité à toutes les soirées mondaines. Il serait promu et on l’aimerait pour ce qu’il est. On le reconnaitrait dans la rue. On l’appellerait par son prénom et on lui achèterait des fleurs à l’occasion. Il pourrait doubler les autres clients à l’épicerie et l'on remplacerait enfin la machine à café pourrie de son bureau.
L’ennemi devint soudain l’allié. Il le domptait et le flattait pour en tirer le maximum de satisfaction. Comment le présenterait-il à ses collègues? Il devrait sans doute mentir sur la nature de leur rencontre. Ou encore, insister sur le caractère miraculeux de l’apparition, sur le don céleste qu'on lui avait fait. Monsieur Thomas s’agenouilla et pria. Les circonstances nécessitaient un comportement exceptionnel. Il remercia le Bon Dieu de sa générosité. Il le questionna: pourquoi avait-il attendu tout ce temps? N’aurait-il pas pu lui envoyer cette délivrance quelques années auparavant? La route avait été tortueuse, mais enfin il était récompensé adéquatement.
Il réalisa soudain qu’il était nu comme un ver à chou dans sa cuisine à rendre grâce au Seigneur. Il se trouva indécent et monta à l’étage afin d'arborer une tenue digne de son sauveur. Il sortit de sa chambre avec son plus beau costume, se rendit devant le miroir et ajusta la couronne sur sa tête. Magnifique.

* * *

Le paysage était sombre à l’extérieur. Les gens criaient. Des lueurs rouges éclataient dans les cieux. On le bousculait. « Enlevez ce chapeau, il faut tous les brûler au plus vite! » Monsieur Thomas était stupéfait. Qui était donc ce prophète de malheur? Pourquoi parlait-il de mettre au bûcher l'idole qu'il venait d'acquérir? Au bout de la rue, il aperçut une jeune fille crouler sous le poids de dizaines de chapeaux. Elle pleurait et suffoquait. Une voix s'éleva: « Ne restez pas planté là, mon vieux. Agissez »! L’action défilait trop vite pour Léonard qui avait l’habitude de tout calculer et de tout planifier.
Une nouvelle vague de bonnets tombait du ciel, parachutés. Des pourpres, des carmins, des écarlates, des rouges sang. Une vraie escadrille fonçait sur la population en panique. Les couvre-chefs s’accrochaient au crâne des passants qui hurlaient. Où étaient l’armée, les tanks et les missiles quand on avait besoin d'eux? Les soldats devaient encore reconstruire des écoles aux quatre coins du globe en laissant dans la terreur des milliers de familles envahies. Le bureaucrate se fraya un chemin parmi les casquettes, les hauts-de-forme, les bérets, les turbans, les melons, les cow-boys, les cagoules et les casques de construction. Son tromblon sautillait sur sa tête et prenait peu à peu le contrôle de ses mouvements. La démarche de monsieur Thomas devint de plus en plus maladroite. Il piétina les victimes jonchées sur le sol. Le carnage était total. Sa tête se mit à tourner et il sentit ses tempes rompre sous l’assaut du couvre-chef. Il trébucha, mais continua à ramper en direction de son entreprise. Le directeur l’attendait.

- Léonard, vous êtes en retard!
- Par... pardon. C’est la folie dehors. C’est l'Apocalypse. J’ai un mal de bloc patron.
- Faites-moi grâce de vos excuses bidon. Vous avez quinze dossiers à finir pour mardi. On ne peut se permettre aucun retard.
Le chapeau maléfique dévorait maintenant presque tout le visage de monsieur Thomas. Ses yeux se révulsèrent. Il commença à trembler puis fut pris de convulsions.

- Et enlevez-moi ce bibi atroce, vous êtes ridicule.

Léonard émergea de sa brume intérieure. Il rassembla ce qui lui restait de force pour combattre et acquiesça docilement.

Le travail devait être accompli. Il le savait plus que quiconque.



Haiti Is For Lovers présente: La route de Simmel

Haiti Is For Lovers présente:


La route de Simmel
(cliquez ici pour l'écouter )


Image: Nicolas Viau



Timothy Weiss - clavier
Guillaume Cloutier - guitare
Roy Nitulescu - Djembe
Julien Gagnon - voix

Souvenir d'hiver

Un peu après Noël, la tourtière, les montagnes de pommes de terre, la dinde aussi grosse qu'une jument obèse (résultat d'un oncle obsédé par l'abondance); après les amoncellements de cadeaux et le faux Père-Noël: j'ai eu cette idée saugrenue de conduire loin pour oublier la cité le temps d'un Rocher-Percé. Jamais je n'avais vu le mont Albert et sa vallée. On m'avait pourtant prévenu que les routes étaient espiègles et dangereuses, mais j'en ai fait qu'à ma tête et nous partîmes elle et moi vers la pointe du Québec, vers l'éternel, vers le paradis des vacances de la construction: la Gawspésie. Plein cap sur le golfe du Saint-Laurent. Convaincue, elle m'a suivi dans mon gigantisme. En chemin, les pneus d'hiver de la petite voiture ne pouvaient rivaliser contre le blizzard de l'Est, contre la glace et les chemins qui serpentent sur la berge. J'étais mauvais conducteur et elle avait peur dans l'habitacle.

- Attention, tu roules viiiiiiite!
-  ...

Même le Soleil de Ferland ne nous protégeait pas de la neige de Murdochville. Malgré le tête à queue et les longues pauses forcées dans les hôtels glauques, nous avons atteint la rive. J'appris qu'on mettait des chaines autour les roues pour zigzaguer sur le verglas, qu'un 4x4 pouvait être utile en terre sauvage et que prendre un raccourci à travers la montagne, l'hiver, était une idée absurde, une idée conne de citadin.

Notre B&B se trouvait sur l'Anse près de Percé: village fantôme loin de ce qu'il devait être l'été, parsemé de motels déserts, de restaurants fermés et de campings étouffés par le blanc. Au centre de l'agglomération, le rocher majestueux victime, lui aussi, d'un vent du large à décoiffer les crevettes de Matane. Nous logions aux côtés de chiens de traineau qui hurlaient à la lune. Les propriétaires, exilés de la banlieue montréalaise, nous nourrissaient pour que nous évitions la tempête. J'avais quand même acheté des huîtres que j'ai ouvertes au couteau à beurre, dans la chambre, en buvant du vin d'épicerie tout en craquant des pinces de homard.

Le 31 décembre, nous avons marché en raquettes. À notre retour, nos hôtes nous proposaient de passer le réveillon dehors près du feu.

À minuit les flammes gigantesques dansaient et le froid rageait. Les invités emmitouflés jusqu'au cou nous parlaient des Îles-de-la-Madeleine:

- Vous n’êtes jamais allé aux z' Îles? Il faudrait, c'est beau, mais 'y a du vent à écorner les boeufs.
- ...

Je me souviendrai d'un homme saoul bruyant qui buvait à même une cruche de bière, l'entreprise de son fils qu'il clamait. J'avais mon manteau de poseur de ligne d'Hydro-Québec, accoutrement bleu trop grand et bouffant. Lorsque nous avons crié la nouvelle année, en nous embrassant, le mousseux bon marché acheté à l'épicerie gelait et malgré mes efforts, je ne pouvais l'absorber autrement qu'en le suçant comme un pop-sicle.

Chic et dépaysant, je me sentais ailleurs, pourtant à seulement quelques centaines de kilomètres de la maison.


L'été c'est pour voyager

Je n'ai pas trop écrit cet été et je serai bientôt en voyage. J'en profite pour ressortir un vieux texte. J'espère que mes aventures du Sri Lanka seront aussi passionnantes...


Le train

Je voyageais depuis plusieurs semaines et me dirigeais tranquillement vers la capitale. Pourtant, je n'avais aucune idée du chemin à emprunter pour parvenir à bon port. Je tentais désespérément d'atteindre une bourgade, un hameau oublié où se trouvait jadis une gare qui m'emmènerait vers le nord. Je suivais la route, happé par la terre asséchée, et calciné de pied en cap. Cette journée-là, le soleil plombait sur le sol rougi. Les grillons stridulaient créant un tintamarre impressionnant. Mes jambes m'imploraient d'arrêter une fois pour toutes.
Lorsque j'arrivai au village tant convoité, je fus atrocement déçu par la décrépitude des lieux. Les rares habitants étaient allongés dans leurs demeures en tôle rouillée. D'autres, assis sur des chaises de plastique, discutaient devant une gargote. Une femme en tablier remplissait les verres de clients qui l'ignoraient. Je m'arrêtai face au petit groupe, lâchai mon sac de cuir et fit signe à la dame. On m'invita à me désaltérer. J'examinai la vitrine où l'on exposait la nourriture. Les mouches voletaient vainement autour de l'étal tandis qu'un enfant agitait une énorme feuille de bananier pour les éloigner. Trois mets suaient dans le minuscule kiosque: un bol de têtes de poissons aux piments forts, un plat de riz blanc et une assiette de verdure. Je fis un signe circulaire du doigt pour faire comprendre à mon hôte que je voulais goûter à tout. On me servit, en plus des trois plats, un verre d'eau tiède.

  • Bon dieu que c'est épicé!

Je pleurais du coin de l'œil et m'étouffai avec une arête. Je repoussai mon assiette, dépassé par les évènements. La femme au comptoir insista pour me servir une deuxième portion. Je voulais crier « non! », mais les mots me manquaient. Je refusai poliment en mettant une main sur mon ventre, signe universel de satiété. La dame ne me regardait pas; elle m'imposa une gigantesque louche de piments incendiaires. Je souris et tentai de manger en camouflant ma douleur. C'était décidément trop relevé. Je toussai et un bout de piment me sortit par le nez. L'hilarité s'installa sur la terrasse. Les hommes basculaient sur leurs chaises et se tapaient les cuisses. La propriétaire pointait la scène à ses enfants pour qu'ils profitent du spectacle. Les enfants gloussaient. Je m'ennuyais de ma terre natale.
Une fois bien brûlé par la deuxième portion, je pris mon calepin, véritable allié depuis le début de mon périple et je dessinai une voie ferrée. « Tchou! Tchou! », mimai-je en klaxonnant dans les airs. L'assistance rit de nouveau. « Ha, ha, ha ». Dans la cacophonie générale, on me pointa une direction. Je remerciai l'assemblée, payai et m'orientai vers la gare.
* * *
Une gamine aux cheveux roux me suivait sur le chemin crasseux, une jupe blanche retroussée sur ses jambes fines. Ses habits immaculés détonnaient. Elle me fit un sourire taquin. Le soleil qui éclairait sa chevelure traçait le contour de son visage angélique. N'importe qui aurait succombé à sa beauté innocente. Je l'aurais bien mise dans mon sac mais il était déjà trop lourd. Dommage.
* * *
Après une marche qui me parut interminable, j'arrivai à un semblant de gare. Nulle trace d'employé, aucun horaire affiché. Deux panneaux plantés sur des piliers de bois me narguaient. Malheureusement, je ne pouvais déchiffrer un seul mot.
  • Bon sang!
Les piments me donnaient des gaz. J'avais chaud et ma dernière douche remontait à plusieurs jours.
Je contemplais la voie ferrée: deux longues traces rectilignes se perdaient à l'horizon. Je devais trouver une solution à cette impasse. Je m'étais souvent tiré d'affaire et faisait encore confiance au destin. Quel plan devais-je adopter? Je pouvais assurément passer la nuit dans la station, attendre le prochain wagon puis tenter de gagner la capitale. Ainsi, je rejoindrais l'Amérique par avion.
Et si le train ne venait jamais? Et s'ils finissaient par me rattraper? S'ils m'avaient talonné depuis le début...
  • Mais non, t'es parano, PA-RA-NO. Personne ne t'a suivi dans ce bled perdu.
Je scrutai les alentours pour me rassurer mais ne trouvai que de la terre assoiffée, toujours le même sol ferreux.
Un troupeau de chèvres traversa les rails. Les pauvres animaux broutaient les quelques herbes rabougries cachées çà et là. Le bétail était maigre comme le berger qui les accompagnait. Les cloches accrochées au cou des bestiaux tintaient en une symphonie monotone. Le temps passait trop lentement dans ces lieux étrangers. Le soleil amorçait sa descente vers le centre de la Terre. Je rageais et maudissais mon dieu.
* * *
Au loin, un solitaire âgé trônait dans une maison ravagée par la guerre. Un pan de mur écroulé laissait entrevoir l'intérieur des pièces sens dessus dessous. La structure tenait de justesse. Le patriarche paraissait serein au milieu des décombres et me regardait avec amusement.

    • Vous ne risquez pas de croiser un train par ici.

Le vieux m'expliqua que la gare était désaffectée depuis plusieurs années. Autrefois, il s'agissait d'une halte secondaire. De là, les trains serpentaient vers les montagnes. Aujourd'hui, seuls les cafards et les sauterelles parcouraient les rails désertés. On les appelait les derniers voyageurs.

    • Et qu'est-ce que vous faites au milieu des décombres à contempler la voie ferrée?
  • Je patiente.

L'ancien continua ses explications et m'apprit qu'il exerçait jadis le métier de contrôleur de train. Depuis l'arrêt de la circulation, il n'avait d'emprise que sur son existence et errait dans la gare fantôme. Le travail lui manquait et il s'ennuyait atrocement des foules et des occidentales de première classe. Malgré tout, il semblait heureux dans sa petite maison délabrée. La brise était fraîche le matin, et le soleil coloré le soir. Qu'exiger de plus?

Je pris un moment pour le regarder et réfléchir un peu. Il me restait peu d'énergie, juste assez pour comprendre l'importance de cette marche entreprise depuis des semaines. Plus qu'un simple voyage, c’était la quête d'une vie. Le mouvement s'imposait par-dessus tout, comme une nécessité.

  • Il faut que je rejoigne la ville, je ne veux pas crever ici.
  • Tu ne peux pas mourir. Ta jeunesse te protègera.
  • Vous racontez vraiment n'importe quoi.

Je craquais. Décidément, je baignais dans un beau merdier. J'aurais aimé m'époumoner afin qu'on m'entende au loin. Qu'on me prenne par la main et me raccompagne vers des contrées plus clémentes. Je me mis à cogiter intensément. J'imaginais que je quittais le sol pour de bon et que mon corps s'élevait doucement dans les airs.

  • Inutile d'essayer. Les habitants de ce pays ont arrêté de rêver depuis trop longtemps. Ta seule chance est de t'accrocher à quelque chose de tangible.

De tous les scénarios échafaudés pour ma fuite, celui-ci n’avait jamais traversé mon esprit. J'étais affalé sur mon sac de cuir dans une gare abandonnée à discuter avec un vieil écervelé. La situation s'aggravait.

  • Cesse tes conneries et viens t'asseoir près de moi.
  • Pardon?
  • J'ai du vin de palme. Je le gardais pour une grande occasion. Today is the day...

Je demeurai perplexe. Allais-je vraiment m'arrêter ici, en plein milieu des décombres? Et ma quête, qu'en adviendrait-il? Je cherchais à avancer, poursuivre à tout prix et ne jamais revenir sur mes pas. Si on me tendait un piège? Et ce convoi qui n'arrivait jamais... Cette absence me hantait. Qu'y a-t-il de pire que d'attendre ce qui n'existe pas? J'étais torturé. D'un côté, le contrôleur édenté faisait la moue, de l'autre, la terre et la chaleur m'épuisaient. Personne ne volait à mon secours. Mon esseulement appelait une décision. Je devais aller de l'avant. Toujours vers le nord, pour garder la raison, pour garder le cap.

Après un moment d'hésitation, je me redressai. Je pris mon sac de cuir et me dirigeai vers la maison en ruines. Pour un bref instant, je connaissais mon itinéraire et je me permettais de vivre le moment présent. Je pouvais enfin m'asseoir, me reposer. Finies la course et la déroute. Un sourire en coin se dessina sur mon visage d'errant. J'avais découvert l'oasis perdue, le refuge inespéré.

Le vin de palme était fort, mais réconfortant. Le contrôleur de train jubilait; il avait maintenant de la compagnie. Il pouvait enfin se saouler avec un invité digne de ce nom.

La route de Simmel (Partie III de l'histoire de Léonie)



La route de Simmel


...rien de plus ne peut être tenté
que d'établir le commencement et la direction d'une route
infiniment longue.

Georg Simmel


Après les jours heureux sur le lac gelé, une chute incessante qui nous aura drainé tous les deux, que nous reste-t-il? Cette même question qui pesait jadis: où sommes-nous à présent?

Le vide nous a conduits dans les profondeurs de ses entrailles et nous digère peu à peu. Au-dessous du lac, il n'y avait rien et maintenant il n'y a que nous. Elle et moi au bout du quai qui mène au large.

Léonie est ébranlée, silencieuse. Moi je suis méconnaissable, car le Void m'a transformé. J'ai d'abord cru à une métamorphose kafkaïenne, une altération du corps. Mais non, je suis comme j'étais. Pourtant quelque chose a été bouleversé, mais je ne peux encore le cerner.

Un vent sombre souffle sur les collines grises. Les arbres tanguent. Et cette impression inquiétante d'être spectateur persiste. Comme si mon corps ne m'appartenait plus. L'existence défile telle une bobine projetée sur l'écran. Une distance lourde perdure. Je ressens le néant qui me traverse, la trace douloureuse de son passage au plus profond de moi. Il aura laissé un sillon indélébile sur nos abdomens.

Une vilaine impression me gruge. Comme si mes mouvements sont dictés par une force extérieure. Qui suis-je à présent? Je n'ai que peu d'emprise sur mes gestes, mais je tiens toujours le coup, pétrifié. Qu'a-t-on extirpé de mon être? Pourquoi? Comment reprendre le contrôle? Comment reconquérir la belle?

Égaré.
Excentré.
Hors de moi.
Les pas que je fais ne sont plus les miens, ma bouche articule des paroles incongrues, le flux de mon sang se tarit et n'alimente plus mes organes. L'air pesant m'étouffe alors que ma tête, prisonnière d'un étau qui la serre et la triture, me livre une bataille dont je ne sortirai point vainqueur. Mes yeux pèsent lourd dans leurs orbites. Mon cou se crispe, papillons dans l'estomac, panique puis colère. L'angoisse s'installe. Respirer me semble une tâche insurmontable. Les rouages du temps m'écrasent.

Chercher son air.

Elle n'y comprend rien Léonie. Non. Une douce psychose l'enveloppe tandis que l'anxiété me mine. Mon corps tremble. Rien ne me soulage, paralysé de frayeur. Cette forêt m'aura avalé et ce lac achevé. J'oublie la source de ma terreur: elle est inconcevable, irrationnelle. Pourtant, je dois reprendre mes esprits, m'occuper de Léonie. Ne jamais la laisser tomber. Ne jamais, jamais... Je l'ai promis, même agonisant. Même ici sous le Void.

***

Les arbres défilent à nouveau. Suis-je dans ce train qui traverse la campagne ou sur cette route qui mène loin près de la mare en coeur? Une impression de déjà vu. Puis un brouillard. J'évolue maintenant dans l'obscurité la plus totale. Un noir intérieur qui me défend de cerner le but de notre voyage. Vers où avons-nous été déroutés? Je venais sur les glaces pour comprendre et calmer Léonie. Pour l'apaiser. J'aurais dû prévoir la déflagration, le glissement. J'aurais dû me douter qu'après le beau temps vient toujours le débordement. Jamais elle ne s'était emportée ainsi; jamais elle n'avait franchi cette limite qui la retenait dans le monde des possibles. Et je l'ai suivi lâchement, j'ai flanché à mon tour. Moi qui d'habitude garde le cap, qui jadis se croyait inébranlable.

Toujours à ses côtés, trouverai-je la force de l'abandonner? Elle me suit comme un cancer vous ronge, comme un chien de poche docile que l'on aime malgré tout. Elle parle peu. Elle ne désirait que tourner sur elle-même et je l'ai pervertie. Entraînée à ma suite dans cette réalité altérée, ce monde parallèle. Je suis responsable de notre déchéance.

  • Léonie tu es toujours en vie?

Elle ne me répond pas.
Je la vois un instant la tête posée sur un corps de daim. Des dizaines de flèches embrochent son flanc. On l'a chassée comme on persécute une proie à viande fraîche. Deux grands bois s'élèvent sur sa tête. Elle me regarde l'air de dire: « Si tu penses que ces quelques dards auront raison de moi, tu fais fausse route. Tu t'es toujours trompé à mon sujet! » Surprenante la petite. Elle résiste et survit à mon gigantisme, au maximalisme.

  • C'est le vide, le néant qui, par capillarité s'est infiltré dans chacun de nos pores. Il a pénétré en nous sans crier gare comme tu l'avais fait tant de fois. Il te ressemble: sournois, cachotier, violent et silencieux. Il nous domine, nous viole.

Léonie est intraitable lorsqu'elle a l'esprit de vengeance. Vengeresse chérie, suis-je un agresseur? Léonie, tu exagères. Je n'ai toujours espéré que nous, que notre union. Souviens-toi. Tu dérapais tout le temps, toi la toupie, l'impulsive. Tu incarnais la honte et à présent tu fais tache, fidèle à toi-même.

Mon estomac gargouille.
Booooaaaar.
Nous n'avons rien avalé depuis des lunes.
Vison de spirales. Perte de conscience. Aura lumineuse. Violons.

Un temps.

***


Lorsque je me réveille, nous sommes tous les deux sur une voie infiniment longue: la route de Simmel. Où d'autre pouvions-nous nous trouver? Le voyage prétend à l'extension de nos êtres, la continuité de notre désertion. Je ne peux que constater notre errance. À présent, Léonie semble à l'aise sur ce sentier sinueux. Je propose d'affronter la route comme un crescendo s'amorce subtilement afin de dominer l'espace. Ça ne rime à rien à ses oreilles; elle me suggère de marcher bêtement.

- Bêêêê, que je lui fais.

Nous traçons. Si longtemps que mes pas tourbillonnent. Je me rapproche d'elle, lui prends la main qu' elle ne repousse pas cette fois. Le vide en nous voyage, se transpose d'un corps à l'autre. Je la sens en moi, elle s'emplit de mon être. J'applaudis du regard. Elle lève les yeux vers le ciel.

Jouissance.

***

Sur le bord de la route, une voiture flambe. Personne ne la conduit. La carlingue crépite, les sièges boucanent. Le métal tordu languit et crie sa douleur. La bagnole en feu orchestre une symphonie, il faut savoir écouter. Sa chaleur éblouissante nous saisit à la gorge. La fumée forme une coiffe sur le toit de l'engin, on la croirait royale. La peinture s'écaille et devient reptilienne. Le gris passe à un noir charbon. Et les pneus survivent malgré eux, il ne reste qu'un fantôme.

Explosion.

Ce qui résistait vient de céder. Nous sommes rassurés à regarder cette déconfiture, cette déconstruction de l'artéfact. Sans pitié, la nature triomphe.

Je mets les mains dans mes poches. Une rivière de sang rigole le long de mes jambes, comme une source jaillirait d'une montagne. Il y avait peut-être autrefois dans cette embarcation un homme et une femme heureux. Il ne reste que le feu.


  • J'aurais voulu flamber avec toi dans cette automobile. Partager tes cendres.
  • Est-il trop tard? Il suffit de marcher à mes côtés aussi longtemps qu'il le faudra pour que l'on s'effondre l'un sur l'autre.

Léonie porte un foulard jaune éthéré, tacheté de blanc. Sa tête est ronde, trop large dirait-on pour ses épaules. Ses yeux ovales cherchent sans cesse une réponse. Son corps paraît délicat et j'ai peur de le briser au moindre faux mouvement. Elle ne rit plus, marche fière devant moi. Nos pas nous précèdent et nous suivent à la fois. La route semble s'étirer à perpétuité. Nous repassons plusieurs fois devant le métal brûlé. Léonie s'en moque et veut s'aventurer sur le chemin circulaire. La spirale l'interpelle.
  • D'où vient cette route? Le sais-tu toi?
  • Non, je ne le sais pas.

Elle réfléchit.

  • S'il nous est impossible de savoir où nous nous dirigeons, alors il nous faudra trouver d'où nous arrivons.
  • Si cette marche nous fait tournoyer sur nos pas, alors nous venons et nous allons au même endroit. Nous marchons sous le lac gelé où tu voulais planter tes arbres. Rappelle-toi. Nous sommes sous le néant qui sépare la raison de ta folie. Nous avons traversé l'insurmontable et plongé dans l'inconscient. Sous la banquise, Léonie, il y a cette voiture qui brûle sans arrêt. Comme le coeur qui bat dans ta poitrine, source de chaleur et de lumière dans ce lieu annihilé. Cette ferraille, ce massacre représente la seule chose qu'il reste après la transformation. Que veux-tu de plus? Nous n'avons qu'à nous y engouffrer et rouler sur la gravelle.

Léonie est sans mot. Elle me prend la main et nous nous installons au volant de la voiture ravagée. Le moteur grogne, mais démarre malgré tout. Inutile de chercher ailleurs.


Comme une brioche que l'on déroule, le chemin se défait tranquillement sous les pneus carbonisés de l'épave. La piste dessine une ligne droite en direction des nuages.

Ainsi, nous filons vers l'horizon.

Léonie se calme et s'endort sur le siège passager. Nous voilà de nouveau en selle.


Elle aimait la montagne


Les pics rocheux qui frôlent le cosmos, la lune, les nuages ondulés, le ciel obscur, les sols boueux, la randonnée, les herbes folles, les crampons, l'équipement d'escalade, les sangles en boudins, les mousquetons, les souliers serrés, le souvenir des daims près de la maison verte et cette liberté indicible des hauteurs, de l'espace infini, de l'air frais, de la brise sèche. Le vent du Sud, la solitude, les pistes qui tortillent, le petit sac de noix, la forêt dense, le pouls qui se hâte pour enfin tracer, se rendre au sommet, contempler la vallée, admirer l'incommensurable, sourire. Suivre des yeux cet oiseau majestueux qui zigzague.

Un temps.

Courir.

Se diriger vers le dôme sacré, le Roméo. Se dénuder, s'enfoncer la roche entre les jambes, la sentir bien où elle s'insère, l'embrasser, la lécher jusqu'à en jouir: les pupilles ailleurs. Un pèlerinage charnel, authentique, réel. Le sommet de l'extase, les routes du plaisir, la voie de la jubilation. Se revêtir, chanter le carnaval, manger des tartelettes aux oeufs.

Marcher, marcher, marcher. Et ne jamais penser à demain.



Elle aimait la montagne